Archéologie: L’histoire des poètes maudits The Cutthroats

9 Avril 2013 / par

Ça va ressembler à des histoires des pays d’en-haut pour plusieurs jeunes lecteurs et lectrices, mais il fût un temps où les clubs vidéos étaient parmi les principaux canaux de diffusion de culture rap américaine et française. La sélection du Vidéotron du boulevard Jacques-Cartier à Sherbrooke où mes parents avaient un compte était ridiculement limitée selon nos standards post-youtube, mais pour l’époque, c’était la bibliothèque d’Alexandrie.

Entre 13 et 16 ans, j’ai brûlé leur repertoire de la deuxième vague de films de rapxploitation (aka ghettoxploitation), grâce à une utilisation rusée de fausses cartes et/ou des mensonges-omissions: New Jersey Drive, Juice, Higher Learning, Boyz ‘n the hood, Scarface (pas proprement rap, mais incontournable pour son influence dans le genre), Blood in, Blood out, South Central, La Haine, Dead Presidents, Belly, les films d’horreur poches avec Snoop Dog (dans son creux post-No Limit), New Jack City et la méta-comédie Don’t Be a Menace to South Central While Drinking Your Juice in the Hood.

Mais mon préféré de tous demeure encore aujourd’hui Menace II Society. Au-delà des histoires de guns, de drogues, de vengeances, de prison et de rédemption (souvent ratée), c’était la musique qui m’avait soufflé. J’avais acheté la trame sonore en espérant retrouver ce loop incroyable. C’était bien avant Shazam:

Déception: le morceau Ghetto Bird (j’ai découvert le nom bien plus tard) n’y figurait pas. Par contre, un autre allait immédiatement attirer mon attention:

Leur style agressif de la côte est (qui n’est pas rappelé celui d’Onyx, puis plus tard des Gravediggaz et DMX) contrastait particulièrement avec le restant des morceaux de la côte ouest, aussi violents, mais beaucoup plus mellow. Bref, les Cutthroats volaient la vedette et j’en voulais plus. Sans internet ni amis vraiment plus informés, mon seul recours était «les spécialistes»: les gars du Archambault, Music World et HMV. Évidemment, aucun d’eux n’avait la moindre idée de ce dont je parlais.

Avance rapide jusqu’à hier.

Au détour de pensées déjà oubliées, j’ai un flash sur cette chanson. Sans y réfléchir je vais sur Youtube pour la retrouver et, peut-être, découvrir un ou deux autres morceaux de ce groupe mystérieux dont je n’avais jamais ré-entendu parlé par quiconque dans ma vie.

Comme de fait: Euréka!

Un uploader opérant sous le nom ILLCITYUSA (aka DJ Paradise, le producteur du morceau et DJ du groupe) a publié sa version des faits entourant le malheureux destin de «Stop looking at me» et de son groupe: 

L’histoire est pathétique, mais ô combien représentative de cette époque dans le rap. Si vous n’avez pas la patience de tout lire, voici le résumé:

-En 1993, les CT se font signer sur Jive pour un album grâce à cette démo dont l’esthétique est étonnamment contemporaine:

-Les choses vont bien et l’étiquette décide de les mettre sur la trame sonore de Menace II Society

-Guru veut absolument un sample de Thelonious Monk (à 30 000$), ce que Jive ne veut pas payer. Ils décident de plutôt confier la production à DJ Paradise et Sexy 17, un membre des CT.

-La A&R qui avait amené le groupe chez Jive se fait mettre dehors, mais le label décide de laisser le groupe continuer à enregistrer.

-Un des membres (2 face) écope de 6 mois de prison pour un vol de liquor store. La nouvelle est étouffée par le groupe pour ne pas lui nuire. C’était avant qu’aller en prison ne devienne cool, faut croire.

-En 1994, Jive abandonne définitivement Cutthroats. Le groupe s’y attendait et transfère à Sony/Columbia.

-Première déception: Sony/Columbia ne veut pas payer pour «Stop looking at me». Le groupe doit trouver un autre single. «Whoz Next!?» est composé pendant la détention de 2 Face.

-Nous sommes en 1995: Sentant que son groupe n’est pas la priorité de leur nouvelle maison (qui pousse Cypress Hill, Big Pun, Nas), Sexy 17 dirige des menaces senties aux dirigeants de son label pendant cette interview (à 3 min). La prestation après est aussi quelque chose…

-Le groupe est alors banni de l’édifice de Sony, et leur contrat est subséquemment annulé en 1996.

-En 1998, Sexy 17 se suicide d’une balle dans la tête.

***

Il s’agit bien sûr d’un récit fortement influencé par la version de Paradise, un ami proche de 17, qui semble vouloir mettre tous les bons coups de son côté, et tous les échecs sur les autres, à commencer par le suicide de son pote.

Très actif dans les commentaires de ses vidéos, IllCityUSA n’arrête pas de promettre des morceaux jamais sortis de CT. On verra bien s’il réussit à le faire (ou à blâmer quelqu’un d’autres si ça échoue).

-Un autre dossier signé par l’indiana Jones des poètes maudits du rap.

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