Critique constructive: Lettre à une vieille presse culturelle

17 Mai 2012 / par

Je ne crois pas que ça soit juste de pilonner ici les journalistes/critiques généralistes qui font des efforts pour ratisser le plus de genres possible, même s’ils n’ont souvent ni un grand intérêt ou les outils nécessaires pour en parler intelligemment. Mais lentement, en se désintéressant à certains genres (dont le rap), et en le représentant mal lorsqu’on le dépeint, la majorité des médias et des critiques ont creusé le gouffre dans lequel sombre depuis quelques années la presse culturelle québécoise.

1. Arrêtez de traiter le rap comme un genre marginal.

Tout le problème de la perception du rap est contenu dans la première phrase de cette lettre à un jeune rappeur. Le rap n’est pas «le folk/country du XXIe siècle», c’est le rock dans les années ’60. C’est le courant culturel le plus significatif des 40 dernières années, le leg musical le plus représentatif de notre (ma) génération. Quand Obama cherche des appuis populaires, il appelle Jay Z, pas Bon Iver. Faire un coming out du type «vous savez, moi j’aime le rap» ne veut strictement rien dire en 2012. Le rap est un état de fait. Bien sûr nous sommes distincts au Québec. Mais de moins en moins depuis qu’internet a montré le fossé entre ce qui passe dans le monde et ce qu’on nous dépeints ici. À force de traiter de manière marginale un genre qui ne l’est pas pour les lecteurs, ils se sont inévitablement désintéressés de vous.

2. Arrêtez de voir le rap comme un bloc monolithique.

L’idée que «le rap» devrait avoir des qualités intrinsèques, une essence immuable sans laquelle il n’est pas, ne fait aucun sens. Comme de dire qu’on aime – ou déteste – tout ce qu’on veut/peut mettre dans cette catégorie «rap». Pour moi, quiquonque dit qu’il rappe est automatiquement un rappeur. Après ça, t’aimes ou t’aimes pas. Mais il est impossible de juger de la même manière un album de Three Six Mafia et de Manu Militari. Les paroles ou le «message» n’ont pas à être au centre de la démarche de l’artiste parce que c’est du rap. Le nombre de «vrais» instruments utilisés pour un beat n’a strictement rien à voir avec son mérite. Utiliser du franglais n’est pas inférieur, nécessairement, à du bon perler.

3. Suivre et promouvoir la scène émergente du rap de la même manière que les autres.

Beaucoup d’efforts et d’enthousiasme sont mis de l’avant pour trouver le prochain Karkwa, le nouveau Win Butler, l’héritière de Mara Tremblay. Et le Voir, comme Bande à part et autres, font un boulot qui m’apparaît efficace et porteur pour faire connaître et promouvoir la relève dans certains genres (que ce soit des artistes du Québec ou d’ailleurs). Le rap – et c’est sa principale force -  sera toujours une musique de jeunes. Elle se renouvelle constamment, et ses courants se forment, se croisent et se défont de manière chaotique. Ça me semble la moindre des choses que de s’intéresser équitablement aux tangentes contemporaines de tous les genres, au moins pour être outillé afin d’évaluer et critiquer le bon et le moins bon. Or, depuis le 1 septembre 2011, Voir n’a recommandé que 4 disques de rap  (Death Grips, Speech Debelle, un disque de mash-up Fugazi/Wu-Tang et Jean Narrache). Il n’y a pas plus aveugle que qui ne veut pas voir…

 4. Adaptez-vous aux nouveaux modèles de distribution.

Le rap a fonctionné selon les «standards» de l’industrie que pendant une courte partie de son existence. Le modèle de «l’album», sur lequel repose le système de la critique, est loin d’être naturel au système rap. Ça tend à donner un surcroit de visibilité aux artistes qui sont «entrés» dans ce modèle (label, subventions), au détriment des autres, «nouveaux». Par expérience, c’est souvent de cette souche qu’éclôt le rap le plus intéressant. Histoire vécue: j’ai dû insister trois fois au Nightlife pour écrire sur Alaclair Ensemble auquel je croyais, mais qu’on ne voulait pas couvrir parce qu’il n’avait pas «d’album».

 5. Lâchez le «généralisme» et dotez-vous d’experts/d’expertes par genre.

Le web a mis nez-à-nez tous les médias spécialisés en musique. Aujourd’hui, Voir, Nightlife, BàP, le Journal de Montréal et La Presse sont en compétition avec Pitchfork, Prefix, Fader, Gorilla VS Bear, etc. Ces sources américaines ont tous joué, avec succès, la carte de l’hyper-spécialisation en regroupant sous une même bannière des experts de diverses niches. Ce modèle est devenu plus ou moins le standard du journalisme musical contemporain. Les médias québécois ont la chance d’avoir une scène musicale locale qui intéresse les gens, et qui demeure hors de portée de la compétition internationale. Qui sait ce qui pourrait arriver si nos médias locaux combinaient le nouveau modèle web de spécialistes (pour la couverture locale et internationale), tout en capitalisant sur les exclusivités locales ?

 

4 Commentaires

  1. M&2 says:

    Ça sonne comme l’article de quelqu’un qui a lu la critique 6.5/10 à propos de Gullywood dans Bande à part. (J’étais aussi choqué en la lisant, je suis vraiment satisfait de cette réponse, merci)

  2. Marine says:

    LKB qui me donne envie d’écouter du rap.

    yes.

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