GOD, la déification du malin par la désacralisation du divin (tlchrgmnt)

17 Juillet 2014 / par

On associe fréquemment l’adoption par le rap du mercantilisme à une batardisation du genre, à une corruption de sa «bonne» nature originelle, et surtout à l’abandon de ses qualités de critique sociale.

Je suis de ceux qui pensent que c’est une erreur de lecture.

En faisant la promotion à l’extrême de «l’obtention» comme mode de vie et la consommation à outrance comme manière de définir sa réussite personnelle, les rappeurs ont parodié un discours omniprésent. Cette culture de l’exagération a rapidement infiltré la culture de masse populaire, placardant sur tous les écrans une hygiène de vie aussi spectaculaire que risible, qui n’est rien de plus que l’aboutissement logique du système dans lequel nous marchons (presque) tous, à droite comme à gauche.

De cette manière, les rappeurs d’aujourd’hui remplissent (sans doute de manière moins «consciente», mais, je le pense, avec davantage d’efficacité), le même rôle que ceux d’hier: illustrer par le divertissement et la culture les travers de nos sociétés contrôlées par une élite (surtout blanche, surtout masculine) qui ne veut pas partager la richesse, les emplois et les coûts sociaux du vivre-ensemble. Les Birdman, Rick Ross, Master P, Jay Z et Puff Daddy ne devraient jamais être considérés comme des modèles à imiter (à cet effet, les efforts qu’ils font pour tenter d’en être est révélateur), mais plutôt comme des épouvantails tape-à-l’oeil nous rappelant que des gens infiniment plus riches et plus puissants qu’eux cherchent à tout prix à éviter l’attention publique, de peur de se faire viktoryanukovych-iser.

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«Tu n’utiliseras pas mon nom à la légère»

C’est avec un plaisir certain que j’ai reçu la nouvelle de la déification de Kanye West: Après avoir contribué à la discussion sur la pertinence de l’accumulation de biens comme déterminant individuel et social, le rap s’attaquait à l’autre mamelle qui nourrit l’idiotie du monde: «Dieu». Avec l’influence qu’exerce Yeezy dans son milieu, sa démarche n’allait pas passer inaperçu. De fait, quelques mois après la sortie de «Yeezus», «god/dieu», utilisé comme adjectif qualificatif, est entré dans le vocabulaire de ceux qui suivent l’action, dans les @k@, dans les références. Les designers de mode, qui avait déjà entamé un virage néo-gothique, ont facilement intégré la croix et les citations de la bible dans leurs créations. Le même processus qu’avec le capitalisme s’opère: en banalisant et en commercialisant «Dieu», on le désacralise; en le rendant à la mode, on s’assure qu’il deviendra inévitablement dépassé.

GOD, résidant de Chicago, a pris sur lui d’enclencher la deuxième vitesse dans le bolide du blasphème.

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«The Bible», le plus abouti de ses trois projets, compte autant de chansons que de commandement, mais fait sa première référence au meurtre à la 46e seconde de sa «Genesis». «10 niggas», qui suit, est un récit époustouflant d’un trafiquant qui apprend aux nouvelles que sa «plug» est recherchée pour un double-meurtre et qui essaie tant bien que mal d’éviter les inévitables représailles. Il n’en faut pas plus pour comprendre que «The Bible» est un formidable cheval de Troie utilisant le nom de Dieu pour violer systématiquement toutes «ses» lois.

S’il prend les libertés les plus discutables sur les notions religieuses, GOD s’attache tout de même à quelques uns de ses détails. Il partage avec les prophètes des origines indigentes, qui sont à la base de sa vision du monde. «I try to be the richest because I’ve been the brokest», explique-t-il rationnellement sur «Focus». Il retient aussi l’éthique de travail de l’héritage du protestantisme. Pour être le meilleur, il faut se fixer des objectifs, et trimer dur pour les atteindre, quitte à ne pas dormir ou à travailler «comme un esclave». Que le seul domaine où il puisse appliquer sa dévotion soit le trafic de stupéfiants n’est que circonstanciel, et pas très important sur le fin fond des intentions.

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Finalement, il peut réclamer le don d’infaillibilité. Sur «The Bible», il transforme en coup sûr les 10 balles que les producteurs lui envoient, cognant avec succès un chant grégorien, des hymnes trap protéinés, un langoureux solo de saxophone, une chorale et ce qui ressemble à un échantillon de fanfare funéraire tzigane.

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Il a aussi retenu des grandes religions l’importance du branding. Très peu d’organisations ont été aussi efficaces à donner des personnalités fortes à ce qui est grosso modo le même produit, et qui peuvent prétendre avoir des clients prêts à mourir pour défendre leurs préférences. Avec Sharod Marcus Simpson, qui signe tous ses vidéos, GOD a développé une esthétique simple et  immédiatement reconnaissable. La caméra a remplacé les apôtres et  l’immortalise prêchant au milieu de ses contemporains, côtoyant les misérables, faisant le mal au nom du bien, brouillant les cartes entre prescriptions saintes et violence malveillante. Ce qui n’est, finalement, rien d’autre qu’une métonymie du paradoxe religieux dans l’histoire du monde.

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