Infinite Crab Meats: Potins, réflexions et dérisions sur l’industrie du rap contemporain.

29 Juillet 2013 / par

J’ai compris seulement la semaine dernière qu’il existait une application Kindle pour iPad. J’ai toujours trouvé ça étrange que quelqu’un puisse pitcher son argent à Amazon pour un produit qui ressemble à un sketch de l’équivalent Apple, mais je me disais que pour la lecture, peut-être que c’était suffisant. Mais là, ça ne fait aucun sens.

Il y a bien sûr l’excuse  de la précarité économique. Mais j’ai jamais eu l’impression que les gens avec un Kindle dans les endroits publics se sentaient ostracisées. Pas de la même manière que quelqu’un qui porterait du Exco devrait se sentir en tout cas. C’est peut-être le même genre de personne qui achète du ketchup pas de nom moins cher, «parce que ça goûte pareil de toute façon», plutôt que du Heinz (ce qui est évidemment une hérésie).

Ils sont très brillants chez Amazon. Un, ils reconnaissent que leur bébelle est pas all that, et deux, qu’ils seraient épais de s’empêcher de faire de l’argent avec des gens qui sont simplement plus rationnels que leurs clients «naturels» (les propriétaires de Kindle). Je suis allé à une conférence il n’y a pas longtemps, et une fille de Microsoft a fait une présentation complète avec Keynote et son Macbook. Les compagnies sont beaucoup plus intéressées à faire du cash qu’à gagner une guerre d’orgueil à savoir qui est le meilleur. C’est une leçon que le rap a rapidement compris (le débat sur «le meilleur rappeur de tous les temps» est exclusivement mené par les sites qui jouent à la Guerre des clics). Et l’internet (i.e. un clic de haine est un clic quand même).

Ce qui nous amène au sujet principal de la journée: le deuxième livre de Byron Crawford (aka Bol), blogueur, essayiste, borgne et auteur. Infinite Crab Meat (clin d’oeil à ça) est sorti depuis un petit bout, mais vu que je n’avais pas de Kindle, je ne pouvais pas le lire. Et je ne pirate pas les gens que je respecte et qui (disent qu’ils) font moins d’argent que moi. La pauvreté est un thème récurrent chez Bol. Presque autant que les gros seins et les vidéos de bagarres dans les fast food.

Il a été cinq ans à l’emploi de XXL, de où il a été renvoyé après avoir rebaptisé (et fait fâcher) le leader d’Odd Future Tyler, The Juggalo. Il a développé un vocabulaire affectif pour la plupart des rappeurs populaire, en plus d’inventer/populariser bon nombre de néologismes rap. Notamment, il fait partie des premiers à utiliser Officier Rawse sur une base régulière quand, ses photos en uniforme sont sorties. Il se crédite de l’invention du Drake Meme (pas de raison de ne pas le croire). Et il n’est pas loin de l’invention de l’expression «Weed carriers». Il substitut aussi régulièrement «Nullus» à «No homo». Comme ça si ça devient une expression populaire, vous saurez d’où ça vient.

Il est indiscutablement un «insider» de la culture rap américaine. Il a accès à nombre de potins et histoires improbables (saviez-vous que Kanye s’est fait extorquer de la même manière que Rick Ross, mais que Yeezy a payé? Moi non plus.) Mais à force de dire la vérité telle qu’il la voit, il s’est mis à dos Elliot Wilson (de Rap Radar, et aussi un des journalistes rap américain les plus influents), Peter Rosenberg (animateur de Hot 97), Das Racist, les fondateurs du site Rap Genius et un nombre d’autres, dont les détails sont racontées avec humour et modestie dans Infinite crab meats.

Bol possède deux qualités presque impossible à trouver de nos jours, encore moins dans le journalisme web: 1) Une indépendance face aux institutions (et donc aux conséquences de les froisser) et 2) Une capacité d’auto-dérision et de raconter les choses comme elles sont, sans les embellir pour se rendre intéressant. La description de la loge de El-P dans un bar miteux de Chicago est digne de Maupassant. Et il y a quelque chose de profondément humain dans le récit de son périple entre un strip club et le studio de Killer Mike, alors qu’il a peur qu’un des weed carriers du rappeur renverse de la sauce de poulet frit dans son PT Cruiser de location.

Crawford écrit avant tout pour le style et le #LOL. Vous ne trouverez donc pas de théories alambiquées sur le rapport entre les races, la musique et les genres en Amérique contemporaine. Mais son chapitre sur le traitement que les journalistes blancs ont réservé à Chief Keef vaut autant qu’une dissertation de Cornel West.

A Chief Keef album may not sound like a minstrel show music from the 19th century, but it operates under the same principle. It’s an exaggerated display of black pathological behavior for white people’s amusement, and ultimately for tall Israeli enrichment.

Il part du point de vue que la presse blanche, et l’industrie du divertissement en générale, a réussi à déposséder les Noirs d’un truc qu’ils avaient inventé. Un peu la même chose qui est arrivé avec le rock. Et le blues. Et le jazz. Et que même la pop blanche maintenant est complètement influencée par les Noirs (voir: Miley Cyrus).  Mais c’est un constat duquel il s’amuse plutôt qu’il ne s’indigne. C’est tout sauf un livre chiant. Il souligne tout autant la stupidité et l’avarice de certains artistes noirs, notamment Wyclef et sa ridicule fraude autour de #YeleHaiti. Ou la section où il explique le fonctionnement du «Black People  Twitter». Mais après avoir swipé la dernière page, j’ai (en tant que fan et  blogueur blanc) quand même été obligé de réfléchir à mon rapport au rap américain.

J’imagine que son livre est plus intéressant si vous suivez l’actualité rap et les journalistes qui la couvre (Noz, David Drake, Brandon Soderberg, Eskay, Dallas Penn, Combat Jack, Andrew Barber, etc.). Mais il y a quand même des citations étoiles dans Infinite crab meats, et  je me dois de retranscrire ici la phrase de clôture du livre:

 Hip-Hop is tearing us apart, but it’s also bringing us together. It’s a more complex issue than the binary analysis I like to apply to it (though I’ll maintain that I’m right about most things). Twerk videos don’t just give me a rod, they give me hope.

Infinite crab meats (ça coûte 2,99$, mais ça te prend une bébelle qui coute 200 fois plus chère pour le lire. #ironie #)

 

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