Lucki Eck$, à chacun sa chance (#rattrapage2013)

29 Janvier 2014 / par

Très peu dirait avoir de la «chance» d’être né dans un quartier noir de Chicago depuis les 20 dernières années. Mais la force unique des Afro-américains est justement cette capacité à renverser la réalité à coup de sémantique, en s’appropriant d’abord les mots qui les accablent, pour ensuite s’emparer de leur pouvoir. Nigger, bitch, gangster, pimp, gorilla: la liste est longue.

C’est du moins une hypothèse pour expliquer le choix de prénom du petit Lucki Camel, Ce n’est pas que c’est laid, mais ça ressemble beaucoup trop à une marque de cigarette pour être pris au sérieux. Je ne sais pas si ses camarades le taquinèrent avec ça. Il y a fort à parier qu’il leur répliquait en évoquant la mémoire d’un des empereurs du crime organisé américain, grand participant au précédent âge d’or du gangstérisme de la ville venteuse.

Ça a dû développer son sens de l’individualité; son indépendance, un sentiment d’être un peu différent (#fanfiction). Dix-sept ans plus tard, rebaptisé Lucki Eck$, il trafficote avec ses amis, écoute du rap, goûte un peu à ce qu’il refile aux junkys, pose des rimes pour le plaisir sur des beats qui traînent. Il a rêvé de jouer au football, mais n’y est pas parvenu. Pourquoi pas essayer de taper dans l’enthousiasme national autour de tout ce qui est Noir, rappe et possède un (mais plus souvent des) numéros dans le 773 ou 312.

Je comprends les raisons qu’un gamin puisse substituer les S pour des $, ou que le narratif de la trappe puisse être un référent pratique pour attirer l’attention de ses confrères et de la presse. Pourtant, ça ne cadre pas avec ce qui se déroule sur les 13 chansons de cet album. C’est doucereux, en apesanteur, doux-amer, à des milles des alertes protéinées du drill 101. Ça a autant à voir avec la trappe qu’une pomme-grenade est une «alternative» à un rib steak.

Ils sont quelques uns comme ça à pirater l’effet de tire des Lil Durk, Chief Keef, King Louie. Quand les blogueurs blancs se rendent compte que tous ne drillent pas, dans une ville de 2,7 millions d’habitants, leur cerveau fait un peu mal pour 20 secondes. Puis ils crient au génie. Hasard, le plus en vue en 2013 portait lui aussi la bonne fortune dans son nom. Chance et Lucki sont, comme les mots dont ils se sont affublés, différents mais complémentaires. Le premier est plus optimiste, hop la vie, léger sur sa condition. Ça en fait un candidat plus télégénique, qu’on peut placer indistinctement aux côtés des Noirs qui voudraient être Blanc (Childish Gambino) et des Blancs qui voudraient être Noirs (Justin Bieber). L’auteur d’«Alternative trap» est trop hermétique et atypique pour subir ce traitement pour l’instant. Et c’est bien notre chance.

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