Manifeste: Le rap ignorant.

9 Novembre 2011 / par

Si vous vous trouvez régulièrement à cliquer sur les liens qui sont mis ici (on vous remercie d’ailleurs. Notre hustle rap VS dollars commence à porter fruit), vous avez nécessairement rencontré du rap ignorant. Avec un peu de recul, je m’aperçois que la raison d’être fondamentale de ce blogue est de donner une vitrine francophone et québécoise à ce nouvel embranchement contemporain, créatif et hyper-stimulant de la rap musique.

Une chose est sûre: c’est ici la première fois que vous avez été en contact avec le concept immortalisé par le désormais célèbre post de Gabbo, clairement un des pionniers québécois du genre depuis l’époque Omnikrom. Bien sûr la notion d’un rap «con» existe depuis bien plus longtemps et ailleurs que sur 10kilos: le rap, depuis ses balbutiements, a toujours eu une tendance à l’hédonisme, à la rigolade, aux commentaires légers, insensés, voire débiles.

Je ferais cependant une distinction majeure entre les chansons rap ignorantes (qui existe depuis toujours) et la formation du sous-genre «rap ignorant», qui lui est beaucoup plus contemporain. La première catégorie comprend un vaste catalogue d’artistes, souvent utilisant beaucoup de références au sexe, à la fête et destiné à l’action de danser. La définition du blogue Refined Hype a le mérite d’être claire: «Ignorant is hereby defined as any song built around a huge beat, a catchy hook and whose lyrics contain absolutely nothing of substantive value». La très grande majorité des rappeurs et rappeuses de toutes les époques ont tous au moins une chanson qui pourrait entrer dans cette catégorie.

Le «rap ignorant» comme genre regroupe un moins grand nombre d’artistes, et se distingue par son opposition à d’autres courants/sous-genres qui l’ont précédé. «L’ignorance» doit être comprise ici comme l’opposé de la «conscience», au sens de la connaissance, de l’éducation, de l’éveil à des enjeux globaux et majeurs qui transcendent la production musicale. Sans vouloir refaire ici le petit catéchisme du rap, la mouvance «consciente», souvent associé à une politisation des contenus et des intentions, a dominé une bonne partie de l’histoire du rap américain depuis The Message. Les années 80-90 ont été l’âge d’or des enseignants, «preachers» et autres éveilleurs de conscience. Les exemples et références à l’éducation sont nombreux chez les artistes de cette époque, de Professor Griff, le «Ministre de l’information» de Public Enemy, à KRS-ONE, rebaptisé lui-même le «Teacher».

Comme The Message a, de l’avis de plusieurs, lancé l’idée que le rap pouvait servir à dénoncer les conditions de vie des laissés pour compte et pallier les faillites du système scolaire et familial chez les Afro et Latino-Américains, Crank Dat, l’hymne infectieux de Soulja Boy est pour moi un moment fondateur dans la définition du genre «rap ignorant». Alors âgé de 17 ans, DeAndre Cortez Way compose, écrit et performe cette chanson hyper-simple, répétitive et qui ne dit rien sur l’état du monde, ni ses qualités personnelles ou ses exploits criminels, sexuels, artistiques. En ce sens, Crank Dat se dissocie du rap conscient, du gangsta rap, du trap rap (i.e. glorification du traffic de cocaïne) et du «égo rap» (Lil’ Wayne et tous les autres «rois de la montagne») pour créer un nouveau crédo, qui se développera d’abord autour de l’esprit de Crank Dat.

Inutile de mentionner ici les artistes qui tenteront de reproduire le succès de Soulja Boy: c’est l’époque que certains nommeront avec mépris l’ère du «ringtone rap», où les singles étaient conçus pour être facilement utilisables comme sonnerie de téléphone.  Ces quelques années ont quand même vu l’arrivée de dizaines de jeunes hommes qui ont pu démontré leur sens de l’initiative et leur compréhension de l’architecture du hit, tout en s’enrichissant. Parmi mes préférés de cette époque:

Le rap ignorant a pris depuis le début 2010 un tournant plus sombre, plus complexe, moins orienté sur la danse et les sonneries de cell. Les principaux acteurs de ce courant se retrouvent souvent sur 10kilos: Outre Soulja Boy, Main Attrakionz, A$AP Rocky, Danny Brown, Chip$, Mr. Muthafuckin’ Exquire, Spaceghost Purrp. Sans compter les producteurs qui tournent autour de ces artistes et qui ont donné l’identité sonore au rap ignorant: Clams Casino, Beautiful Lou, Keyboard Kid, Squadda B, Silky Johnson.

Il y a en d’autres: Odd Future cadre dans ce nouveau genre, du moins pour son refus d’«enseigner» ou de passer «un message». Un post complet pourrait être consacré à Lil’ B, Kreayshawn et le mouvement #based au grand complet. S’il partage des caractéristiques avec la mouvance ignorante, Lil’B est son propre genre, avec sa propre philosophie très teintée du charabia des livres «inspirationnels», des «motivateurs»,  du Oprah’s book club et autres stratégie de croissance personnelle. Lil’ B est assez fou pour se prendre pour un coach de vie qui enseigne, mais est assez «ignorant» pour douter constamment de lui-même et de ce qu’il raconte.

Gucci Mane et Waka Flocka sont également des incontournables du rap ignorant, même si leur nombreuses références à leurs exploits et succès dans la vente de crack ne les place pas très loin du trap rap. Mais quiconque se fait faire un pendentif de la panthère rose ou se fait tatouer un cornet de crème glacée dans la figure mérite sa place dans le panthéon de l’ignorance.

Au Québec, outre Omnikrom qui a pavé la voie de manière mémorable, Roi Heenok ainsi que des groupes comme Black Taboo, les Anticipateurs, Jinga Fly ont contribué de manière plus ou moins significative au rap ignorant. J’intègrerais également dans la famille élargie du rap ignorant les groupes Feuilles et racines et Alaclair Ensemble, de par leur volonté de faire un rap axé sur des considérations autres que les thèmes du «rap conscient».

Bon, je ne sais pas si ça démystifie le concept de rap ignorant. Une des difficultés provient du fait qu’on a affaire à un genre en plein développement: des nouveaux noms arrivent constamment dans la scène; la majorité des «gros joueurs» mentionnés plus tôt n’existait pas dans l’oeil public il y a un an. Les frontières entre sous-genres sont également perméables. La meilleure façon de savoir si on a affaire à du rap ignorant, c’est de se demander si Sans Pression et Cobna aimeraient ça. Si tu doutes, t’as du rap ignorant devant toi.

PS: Je ne sais pas si ça a été assez clair: l’utilisation de l’étiquette «ignorante» n’est en aucun cas péjorative. Pour moi, le rap ignorant est le plus souvent réfléchi, avant-gardiste, stimulant. Je le répète: c’est avant tout une référence au rap conscient, axé sur le désir de «dénoncer», parler de la «rue», des «injustices» et tous la préjugés dont les MC médiocres s’abreuvent, convaincus de «faire avancer» une «cause», alors qu’ils ne font que défoncer des portes ouvertes. Non, on devrait être fier d’être ignorant: c’est noble de douter, de ne pas être convaincu, d’éviter le dogmatisme.

Gardons en tête Socrate: admettre son ignorance, c’est la plus belle preuve d’intelligence.

16 Commentaires

  1. Jay Dee says:

    J’trouve que Le Tabarnak aurait du être là.

  2. Guindon says:

    Meilleur article de blog que j’ai jamais lu de ma vie.
    Je suis très fier que ce soit sur 10K.

    Je m’en vais de ce pas faire passer le désormais officialisé «Test Sans Pression & Cobna» à mes vieux disques pour savoir dans quelle catégorie ils rentrent…

    Merci Laurent.

  3. m&2 says:

    Malade, je pense que mon nouvel objectif de vie c’est de citer 10kilos.us dans tous mes travaux qui traiteront de la société actuelle/postmoderne/postmusiqueplus.

    Aussi je tiens à préciser que je suis pas tant à l’aise d’être le seul non-collaborateur à commenter, y’a tu des règles tacites que j’ai manquées à quelques part?

  4. Guindon says:

    @m&2: sois à l’aise! C’est ce qu’on souhaite le plus: avoir des amis virtuels à qui jaser de rap, autre que nous-mêmes.

    Ça nous prouverait qu’on n’est pas seuls au monde. (quoique le clics-jeu nous le prouve aussi…)

  5. TRAPPAHOLICS says:

    You guys must be out of your mind , callin’ Main attrakionz et etc. ignorant rap.
    LA NOUVELLE VAGUE , si bien proclamé dans ton article est totallement différente du but de ton article. Tu ne développes pas sur le niveau intellectuel de leur raps , j’sais ben que Danny Brown spit du charabia mais non plus faut pas mettre tes ”principaux acteurs du nouveau underground mainstream” dans le même bateau.
    http://dopemusicrepository.tumblr.com/post/12736241161/dope-music-repository-vol-7-greenova-dose

    Just go and listen to this , le meilleur duo ever te fera reprendre conscience

  6. Le Scap says:

    Nice post, je supporte le concept de créer la catégorie de rap ignorant sans que ça soit péjoratif. C’est un courrant réel tbh. J’veux juste dire en passant que KRS ne s’est pas rabatisé “the Teacher” mais bien “the Teacha”, l’uttilisation officiel du “a” à la fin est un signe du désir Hip Hop de ne pas se conformer. Depuis le concept de Teacha a été poussé, c’est maintenant une fonction dans le Hip Hop (dans le Hip Hop orthodoxe si tu veux.)

  7. J’avais pas lu ton billet, encore. Props. Après toutes ces années à vouloir donner une chance au rap québécois, à voir tous ces gens refuser d’se remettre en question, penser à tort, comme tu le décris si bien, qu’ils font avancer une cause en défonçant des portes déjà bien ouvertes, j’ai fini par baisser les bras. Pas très longtemps, parce qu’Alaclair est arrivé au même moment, heureusement.

    La plupart de rappeurs conscients n’ont aucunement le talent pour faire c’qu’ils tentent de faire. Si les jeunes se reconnaissent à travers leurs chansons, c’est bin juste à cause du travail d’équipe entre le titre pis l’chorus. Parce que l’message lui est crissement déficient, voire, absent.

    Ton texte représente très bien ma position par rapport au rap d’aujourd’hui.

    • renaud despres says:

      je comprend pas ton point. comment peux tu dire que les rappeurs conscients nont pas de talent. pour vrai jcomprend que cest lfun davoir des artiste un peu moin deep pis avc moin dmeaning comme alaclair mais ces vraiment ridicule selon moi de rabaisser des grands de lhistoire du rap comme krs immortal technique P-E pour ensuite faire lapoger de gars comme soulja boy

  8. Fabien says:

    Très bon

  9. renaud despres says:

    D’abord je trouve larticle instructif, complet et interressant. Parcontre je trouve un peu déplacé le commentaire de la fin à propos qui dénigrent le rap conscient. Je ne suis pas daccord sur le fait que le rap conscient “défonce des portes ouvertes”. Je ne pense pas que des gars comme Soulja boy et riff raff doute ou tente déviter le dogmatisme comme lauteur laisse entendre.

  10. renaud despres says:

    je trouve que la monté du rap ignorent éloigne le hip hop de ce quil devrait être cest a dire une musique composé de lyric qui ammene celui qui les écoute à réfléchir accompagné de beat puissant. le rap ignorent me donne pour linstant limpression detre une grosse blague sans aucune profondeur.

    • lkb says:

      La différence est justement dans ce “qu’il devrait être”. Il n’y a heureusement pas encore de Ministère du rap. Quiconque revendique l’étiquette est pleinement en droit de le faire. Ma position est que le rap n’a pas à être conscient (même en se référant aux débuts de l’histoire du rap new-yorkais, un point de référence pour plusieurs, c’est party & bullshit & ego jusqu’à The Message à peu près). Pour moi, la fonction principale du rap est d’aller là où il ne devrait pas aller, peu importe la manière. Grand Master Flash a été pertinent, KRS, Eazy-E, Immortal Technique aussi, pas de doute. Ils misaient sur une stratégie de «dénonciation» et de prise de conscience. En temps et lieu, c’est ce que ça prenait.

      En 2012, heureusemnt, on n’en est plus là. Là où je dit que le rap dit «conscient» défonce des portes ouvertes, c’est dans la mesure où le message et la stratégie pour le porter n’a plus d’efficacité. Ce qui est efficace maintenant, c’est qu’un gros pas fin comme Gucci Mane clame haut et fort être un millionaire de la drogue, en disant les choses les plus épaisses et extravagantes auxquelles il peut penser. Ça c’est c’est efficace, puisque ça fait réagir les gens.

      Pense au Cheval de Troie: entrer dans le système et le détruire de l’intérieur, c’est excessivement plus rusé que de se tenir à l’extérieur et lui pitcher des flèches.

      • renaud despres says:

        je comprend juste pas comment dire des choses stupide volontairement et clamer quon est riche “c’est détruire le cheval de lintérieur”

        • lkb says:

          La technique Nwa/Public Enemy de dire que le système est injuste et de le dénoncer en créant ses propres canaux n’est pas très efficace pour certains. Reprendre les codes et le langage de l’industrie dominante, en adaptant son produit, et en venir à contrôler le système parce que les rappeurs d’aujourd’hui en sont indissociables, c’est ça «rentrer et détruire le cheval de l’intérieur».

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