Metekson, fils de. (profil)

25 Juin 2014 / par

Rocipon voyait un peu le futur lorsqu’il concluait, en parlant du nouvel extrait de Noir Fluo, Tah Panam: «Riski Metekson, un homme à suivre…».

Exactement deux ans plus tard, j’ai son premier album éponyme en tête depuis 48 heures. Pas «une» chanson qui colle: les douze, à la fois. Moment de grâce où «l’album» est encore un magma de lignes marquantes, de refrains, d’airs, ré-assemblés aléatoirement et chantés obséssivement quand tu marches seul dans la rue.

De tous les archétypes de rappeurs, mon préféré est de loin le poète talentueux et maudit, le bourlingueur que chacune des erreurs a rendu plus lucide, le vétéran qui a vu les empires se bâtir et s’écrouler autour de lui; celui de qui on n’attend plus rien, et qui n’attend rien de nous non plus. En vrac, les Killer Mike (pré-EL-P), Starlito, Kevin Gates, DaBaaz (époque contemporaine) et Alpoko Don de ce monde. Énumération dans laquelle il faudra désormais obligatoirement ajouter Metek.

Ses origines le prédestinent à une vie atypique. Son père, Pierre Goldman, appartient à l’extrême-gauche parisienne: il part aider les guerilleros vénézuéliens en 1968, où il est initié au vol de banque. À son retour, il commet trois vols à main armée, est arrêté, et se retrouve embourbé dans des procédures judiciaires qui prennent rapidement des proportions politiques: d’abord condamné à perpétuité, puis absout, et re-condamné à douze ans de prison, il finit par être libéré quelques mois après cette nouvelle peine. À sa sortie, il publie ensuite dans les même pages que Sartre, Camus, Malraux et Beauvoir, aux «Temps Modernes», propose deux récits, dont l’autobiographique Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, tout en continuant son implication avec le militantisme de gauche, notamment en sympathisant avec l’ETA du Pays Basque. En 1979, il est assassiné en pleine rue dans des conditions nébuleuses (la même année que Jacques Mesrine d’ailleurs… Ça n’a pas de lien, si ce n’est pour noter que c’était quelque chose dans ce temps-là, les rues parisiennes). C’est aussi là que Manuel/Metek entre en scène: il naît dans la semaine suivant le décès paternel (son profil FB affiche une autre date… mais qui met sa vraie date de fête sur internet ?).

Un peu comme le bolchévisme et le trotskisme pour la génération précédente, le rap fait partie des influences inéluctables de ceux nés dans les années 80 et qui ne se satisfont du monde qui leur a été laissé. Versé dans le rap dès le primaire, il dévie naturellement vers d’autres aficionados et praticiens parisiens, dont ATK et le collectif/label Time Bomb (Pit Baccardi, Oxmo Puccino, X-Men, Lunatic, etc.). À 17 ans (et 17 ans avant Kaaris) il file la métaphore de «l’Or noir» sur un EP avec son groupe, Les Refrés.

Pour un métisse bilingue éduqué aux moeurs américaines grâce au rap, New York est un aimant. Sous le couvert du journalisme, il part avec un billet aller-simple vers JFK. Sans le savoir, il va connaître la fin d’une époque, celle de l’Amérique sûre d’elle, qui n’a pas encore vu son coeur financier se faire bousiller par des Saoudiens, puis piller par les banquiers. Le rap de la fin de siècle est à l’image de cette confiance inébranlable: Jay Z poignarde en public et reprend la mélodie de «Annie» pour en faire un hymne ghetto, DMX jappe depuis les enfers et Harlem devient le berceau de la diplomatie américaine. Après quelques mois de flottement dans cet univers hyper-réel, Metek revient en France. Il vivote, s’essaie au cinéma, puis co-fonde Noir Fluo, vit la «ride» tous les soirs, puis les braquages, la prison. Et finalement, ce «Riski», qui en est le substrat.

Pardonnez-moi ce  long détour sur l’histoire de la famille de Metek, mais cela m’apparaissait essentiel, vu l’importance que la thématique de la filiation occupe sur l’album.

En étudiant son père à travers son autobiographie, le fils a également intégré les codes et les raccourcis de ce genre littéraire pour les insuffler dans le rap, lui-même descendance de l’autobio. Le morceau d’ouverture dans lequel Metek résume sa vie à son fils s’appelle «75021», mais aurait tout aussi bien pu s’intituler Souvenirs obscurs d’un métisse guadeloupéen né en France. Ça donne le ton pour le reste, livré sur le mode de la confesse, sans filtre.

La période privilégiée de l’histoire américaine entre 1998-2001 va laisser des marques indélébiles sur les goûts de Metekson (comme chez bon nombre d’autres rappeurs hexagonaux, nommément les TTC). Dipset plane sur ce «Riski», de l’association avec 70CL, collectif résolument influencé par Araab Muzik, aux «Balliiiiiin’» de Hyacinthe sur «Dragon Ball Z».

L’autre influence majeure, et où ce disque devient vraiment unique, c’est la pop des années 80-90:  les refrains jouissivement cheesy, l’hyper-sentimentalisme des claviers, les arcs mélodiques arrache-coeur, les ambiances froides comme le marbre de colonnes romaines, aussi expansives que les têtes spray nettées du temps. Pour s’assurer qu’on ne passe pas à côté, Metek y a ajouté des clins d’oeil évidents, à l’incontournable de l’époque et à l’italo-pop/proto-gabber de Mo-Do. Il faudra encore parler d’héritage, mais quand on a grandi avec «D’eux» et «Frederick Goldman Jones», et qu’on sait que Metek partage de l’ADN avec Jean-Jacques Goldman, on est tenté de se demander comment Metek pourrait être imperméable à ce qui a si bien réussi à son oncle. De fait, on est obligé de reconnaître une heureuse parenté, qui permet une approche stimulante et décomplexée de son écriture et de l’utilisation de son organe vocal.

Ça donne un album absolument unique, qui sort des carcans lassants dans lesquels la majorité des rappeurs français se confinent, et sans nul doute une des meilleures surprises de l’année.

PS: Un mois avant la sortie de «Riski», Metek a rendu gratuitement disponible une mixtape, «75021». Regroupant des détournements de beats américains pesants («That’s that» de Snoop, «My Nigga» de YG, «Don’t like» de Cozart, «Shit» de Future, etc.) et des morceaux épars où il avait posé sa voix à travers les années, ce projet exutoire offre une entrée en matière plus qu’efficace — et très street rap — à «Riski».

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*Cet article s’est nourri de l’excellent profil de Snatch Mag.

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