Playdoyer pour Yeezus: là où ils ont tort (critique)

18 Février 2014 / par

Je ne crois plus aux critiques de tournées depuis longtemps. Au mieux, elles sont justes mais n’auront aucun impact, le cirque ayant déjà quitté la ville. Au pire, elles sont des ramassis incomplets de banalités garrochées. Sachant tout cela, j’ai tout de même été déstabilisé par les critiques médiocres du show de Kanye West.

Pas que le spectacle était mauvais. Très, très au contraire. Mais la qualité des arguments que j’ai pu lire et entendre à propos de la saga en 5 actes de Yeezus est horrifiante. Tout le monde avait la même carte de bingo, et on se pilait dessus pour savoir qui allait gagner l’ensemble de casseroles en premier.

1. Il portait un masque/Est-ce que c’est vraiment lui?

Je peux pas croire que c’est le genre de choses qu’on peut écrire sérieusement. C’est pas un show brun de MF (Master Fake) Doom au Underworld, c’est une tournée internationale d’une des plus grosses stars de la planète. Le deuxième plus rentable cette année. En plus on est à la fin de la série de shows: Si TMZ ne l’a pas déjà busté dans ses 30 premiers arrêts, tu peux te calmer et te concentrer sur d’autres choses que ton insécurité de te faire scammer par un homme noir.

Deuxio: On dirait que ça a surpris/scandalisé tout le monde que Yeezy performe avec un masque. Non seulement c’est pas mal de notoriété publique depuis décembre 2012, c’est loin d’être un «caprice d’artiste»: il a même pris le temps (deux fois plutôt qu’une) d’expliquer sa démarche (pour ceux qui manquent d’imagination).

2. Il est mégalomane.

Encore une fois, pas un grand scoop. Vous avez le droit à vos opinions là-dessus, que je partage d’ailleurs la plupart du temps. Mais pas “DANS UN CONCERT” de Kanye West. Le monde a pas payé pour voir un gars gêné s’excuser d’avoir changer la musique ET la culture populaire depuis une décennie. S’il y a un endroit où ne peut accuser quelqu’un d’être mégalomane, plus gros que nature, narcissique, c’est bien lorsque qu’il est sur une scène (qu’il a designé), qu’il porte du linge (qu’il a designé) devant des milliers de personnes ayant dépensé leur précieux dollars pour l’entendre chanter (une partie de) ses chansons.

Mais j’en conviens, la métaphore de la montagne=égo, ça fait une bonne analogie (trop) pratique pour un titre. (i.e. #1 et #2). La réalité est malheureusement un peu moins simple.

3. Le son était trop fort.

Ça aussi, je suis quand même d’accord. Mais bon, c’est plus une critique qui doit être envoyé au Centre Bell (surprise: Kanye ne traîne pas un kit de son de ville en ville comme une disco-mobile). Avoir eu à écrire quelque chose, j’aurais plutôt eu tendance à souligner que cette lourdeur était particulièrement appropriée à l’ambiance oppressante, répulsive de Yeezus.

4. Son discours était trop long.

Ça fait longtemps que Kanye fait ça (depuis Glow in the dark, au moins). À tort ou à raison, il a le sentiment que les médias distortionnent l’esprit de sa pensée: ces monologues en spectacle sont pour lui le moment de parler sans filtre à ses fans.

Après, on peut trouver que ce qu’il dit est inintéressant, faux, prétentieux, facile, narcissique. Ça indique au moins que vous l’auriez écouté et auriez tenté de comprendre ce qu’il disait. Discréditer son intervention en mentionnant simplement que «c’était long» c’est exactement la même chose que dire qu’un livre est mauvais parce qu’il a plus que 400 pages. Pas très très sérieux.

En gros, il reprenait le même discours qu’il a depuis l’entrevue avec Zane Lowe, mais avec beaucoup plus de nuances, de focus et moins de frustration. De fait, pour moi, ça a eu l’effet escompté: j’ai mieux compris ce qu’il voulait dire et ses intentions.

A)Il se sent la légitimité («You gave me the voice. Now I want to use it») de pouvoir appliquer ce qu’il a appris avec la musique à d’autres domaines, mais avec la volonté profonde de se sortir des cercles élitistes de la mode hors de prix.

B) Il veut arriver avec des concepts qui amélioreront la vie du plus grand nombre, d’où vient l’évocation des Jobs, Ford ou Disney.

C) C’est l’anti-thèse complète de ce j’imagine qu’une mégalomane narcissique voudrait faire de son argent et de son pouvoir.

5. La deuxième partie faite de vieux hits sauve le spectacle.

Une bonne partie de son discours a aussi parlé de musique, et de la place que Yeezus occupe dans son cheminement. Comment il avait envie de briser le moule dans lequel il évoluait depuis 10 ans. Contrairement à ses ambitions de changer le monde, il avait un puissant exemple pour appuyer son point: un album atypique adoré par plusieurs (disclaimer: je ne fais pas partie de ces gens) et 45 minutes d’un spectacles objectivement ambitieux et subjectivement très réussi.

Pendant ce plaidoyer aussi rare que sincère pour la créativité et l’importance de se renouveler, mes voisins, avec la sensibilité du touriste qui se bourre la face de chips en visitant Auschwitz, criaient à répétition «Play your fucking songs, câlisse». C’est qu’il a finit par faire, avec l’entrain de l’éléphant qui retourne pour la centième fois sur la piste. Se sont enchaînés des petits bouts de chansons où il chante à peine, sans mise en scène, sans effort artistique, exactement comme tous les rappeurs qui ont vendu leur âme aux corporations font. Et partout ça exultait, ça sautait, ça grindait. C’est ça que les gens voulaient. Il tentait tant bien que mal de sourire, malgré le cruel paradoxe. J’avais mal au coeur pour lui.

Moments forts: La combinaison Coldest winter/Hold My Liquor, Power au sommet de la montagne, la confrontation avec Jésus, le trône humain pendant «I’m in it».

Moments agaçants: les plis disgracieux des sous-vêtements et pastilles de mamelons des figurantes, Jésus au sommet de la montagne comme conclusion, le medley fade de la 2e partie.

 

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